Dans ce verset-ci l’on rencontre un autre mot qui pose un problème de transcription. Il s’agit du verbe arabe âbada عبد. Beaucoup l’ont interprété par le mot adorer. Nous craignons fort que ce mot ne transcrive pas exactement le sens du verbe âbada. Celui-ci associe plutôt plusieurs sentiments à des comportements. Il s’agit avant tout d’une soumission totale sans réserve aucune à toutes les prescriptions d’ALLAH. Cette soumission est mue par la vénération du Seigneur en tant que Créateur Omniscient et Omnipotent, par la crainte de Son châtiment, et par l’espoir de gagner Son agrément, Sa miséricorde, et Sa rétribution ici-bas et dans l’au-delà. Pour exprimer tous ces faits à la fois, et transcrire ce verbe âbada, nous avons opté pour l’expression "rendre le culte exclusif à…".
A l’échelle humaine le mot adorer suppose une servitude
où, d’une manière ou d’une autre, l’être adoré a besoin de l’être adorateur. Or ALLAH transcende tout, se suffit amplement à Lui-même et se passe donc absolument de tout. La
distinction nette entre le sens commun du mot adorer usuel entre humains et le sens de ce mot dû au Seigneur, est signalée dans
ces versets dont voici le sens :
- « Je n'ai
créé les djinns et les hommes que pour qu'ils me rendent le culte (soit pour M’adorer) * Je ne cherche pas auprès d'eux une quelconque subsistance; et Je n’ai pas besoin qu'ils me
nourrissent. » Coran (Versets : 56 et 57 chap.51)
L’être humain quelle que soit son importance, son éminence et sa puissance est, par essence, faible et faillible. Il ne peut se suffire complètement à lui-même et vivre en autarcie. D’une manière ou d’une autre, il se trouve dans le besoin des services d’autrui. Et d’une manière ou d’une autre il se trouve soumis. Il a donc le choix entre deux soumissions sans nulle autre alternative. Il peut d’une part opter pour la soumission à Allah qui l’a créé, qui l’a déjà pourvu de la vie et d’une infinité de bienfaits ; qui le pourvoit toujours en tous moyens de subsistance et qui, en même temps, se passe amplement de lui. Et quand en raison de cette soumission il souscrit à toutes les prescriptions divines c’est justement pour lui alléger le fardeau de la vie. En d'autres termes quand le fidèle se soumet a Allah qui se passe de lui, il devient ipso facto indépendant et libre d’autrui.
- « Allah veut vous alléger (le fardeau de la vie) car l'homme a été créé faible. » Coran (verset 28 chap.4)
Avec cette soumission à Allah, le fidèle se trouve si fort par une âme si sereine, du fait qu'il sait d'où il vient où il va et pour quelle raison il existe. Par cette paix interne le fidèle se trouve si bien dans sa peau qu'il ne demande pas à la vie plus que le strict nécessaire afin de la mener jusqu'à son terme. Or ce strict nécessaire est par essence très limité et à la portée de chacun sans grand effort. Et de ce fait le fidèle se trouve indépendant et parfaitement libre de tout bon vouloir inique d'autrui.
Mais quand en revanche l’homme, d’une manière et d’une autre, opte pour l’insubordination au Seigneur, il se trouve ipso facto soumis à ses propres passions qui l'habitent. Allah a bien voulu attirer notre attention sur son état via cette question où il nous signifie qu'il assume les conséquences de son choix : - « Vois-tu celui qui a fait de sa passion sa divinité? Est-ce à toi d’être un garant pour lui? » Coran (verset 43 chap.25)
Rappelons que pour une vie décente les besoins sont légaux, licites et surtout très
limités. Et tels sont les besoins du fidèle entièrement soumis à Allah. Mais quand l'homme fait preuve d'insubordination à Allah, se sont alors ses passions qui émergent pour
le gouverner d'une main de fer. Et tous ses désirs passent alors dans sa tête pour des besoins. Et comme les désirs sont illimités les besoins de la vie passent par pur illusion chez
lui pour des besoins illimités impossible à satisfaire et assouvir. Allah en donne pour parabole le chien qui halète sans cesse, en repos comme après effort :
- « Et si Nous l’avions voulu, Nous l'aurions élevé par ces mêmes enseignements, mais il s'inclina vers le bas, et suivit sa propre
passion. Il est semblable au chien qui, quand tu l'attaques, il halète, et quand tu le
laisses, il continue à haleter. Tel
est l'exemple des gens qui traitent Nos signes de mensonges. Eh bien, raconte le récit, peut-être
réfléchiront-ils! » (Verset 176 chap.7)
Allah en donne comme autre image, l'homme qui étouffe en permanence
par une respiration si courte comme celle de celui qui étouffe par manque d'oxygène en altitude :
-
« Et puis, celui qu’Allah veut guider, Il lui ouvre la poitrine
(le cœur) à l' Islam. Et celui qu’Il veut égarer, Il lui rend la poitrine (la respiration) étroite et gênée, comme s'il monte au ciel (en altitude). Allah inflige ainsi Sa punition à ceux qui ne croient
pas. »
(verset 125 chap.6)
Pour satisfaire ses propres passions, l'insoumis à Allah ne peut se passer alors d'autrui parmi ses semblables. Or ceux-ci sont aussi faibles et faillibles que lui. Ils ont besoin de l’asservir à leurs propres passions et à leurs intérêts iniques qui en découlent avant de le laisser se servir à son tour pour satisfaire ses propres passions.
C'est ainsi que toutes les industries et tous les commerces du vice illicite et illégal ne subsistent dans toutes les sociétés que parce qu'ils y trouvent leurs clients parmi les personnes dépendantes et asservies à l'une ou l'autre de leurs propres passions. Et il en a toujours été de même des forces étrangères d'occupation par exemple. C'est parmi des gens, ainsi si dépendants parce que soumis à leurs viles et iniques passions, qu'elles ont toujours pu recruter des collaborateurs parmi les autochtones. Par son insoumission à Allah qui se passe de lui, l'être humain se trouve privé de sa liberté d'homme digne et respectable. Il se trouve plutôt si aliéné, si soumis et si asservi par ses propres passions qu'il admet de se défoncer pour les satisfaire et même de trahir pour cela les siens voire trahir le cas échéant sa propre patrie.
Il s’agit donc d’un choix entre d’une part la véritable liberté et la véritable indépendance via l’unique soumission au Seigneur qui se passe amplement de toute sa création, et d’autre part le vil asservissement à la tyrannie de ses propres passions. La soumission à de telles passions qui habitent chaque être humain mène inéluctablement à l’asservissement et à la tyrannie des humains connus pour leur perversion notoire. Et ceux-ci se trouvent de ce fait pris pour des dieux en dehors d’Allah.
Il convient aussi de remarquer que les termes du Coran sont d’une finesse digne du Seigneur Allah. Il n’est pas dit dans ce verset : Nous Te rendons le culte, car cela suppose rendre aussi le culte à quiconque d’autre. Mais « C’est à Toi que nous rendons le culte » veut dire le culte rendu exclusivement à Allah. En d'autres termes Allah est l’unique digne d’être ainsi adoré.
Ensuite dans ce verset et les versets suivants dans ce premier chapitre du Coron, contrairement aux versets précédents, le discours y est au style direct. Il n’y est pas dit c’est à Lui que nous rendons le culte mais plutôt « C’est à Toi que nous rendons le culte » C’est qu’après les premiers versets qui décrivent les attributs du Seigneur, les fidèles ont déjà une foi ferme en Lui et le perçoivent d’une manière instinctive, au point qu’ils s’adressent à Lui au style direct.
Remarquons aussi que le sujet des verbes dans ces versets n’est pas au singulier mais plutôt à la première personne du pluriel, soit : "Nous". Par ce terme chaque fidèle fait d’abord preuve d’humilité, car conscient de sa faiblesse il n’est pas sûr d’être tout seul à la hauteur de la soumission voulue par le Seigneur. Par le terme Nous, il se mêle au tas de fidèles dans l’espoir d’être agréé parmi les plus pieux d’entre eux. Ensuite le fidèle en suivant la voie d’Allah il profite d’une bonne vie et entre en harmonie avec tout son environnement. Mais s’il se trouve seul à être sur la bonne voie, les autres profiteront de son intégrité et de sa probité. Quant à lui, il court le grand risque de se trouver toujours victime de la démesure d’autrui. Prenons par exemple un conducteur qui respecte le code de la route, il a tout intérêt à ne pas être le seul à le respecter. C’est ainsi que par le pronom de la première personne du pluriel : "Nous" dans ces versets du premier chapitre du Coron, le fidèle engage toute la communauté avec lui à la soumission à l’unique voie salutaire, à savoir la voie rectiligne d’Allah. Il espère ainsi voir toute la communauté aller dans le même bon sens sans heurts ni frottements.
Ce cinquième verset d’Al-fatiha, est enfin un acte de foi solennel. Les fidèles y manifestent leur choix. Ils y déclarent leur engagement de se soumettre sans réserves à tous les commandements divins énoncés dans le Coran, soit cet ultime message d’ALLAH, révélé à Son ultime messager Mouhammad, soit-il béni par Sa grâce et Son salut. Et puis, en toute humilité, ils y implorent aussi l’assistance de leur Seigneur afin de pouvoir honorer cet engagement et mériter Son agrément tant convoité. C’est que la bonne voie est parsemée d’embûches. Les fidèles doivent d’abord s’y opposer à toutes les tentations dues à leurs propres passions et leurs penchants vers la démesure. Ensuite la bonne voie n’est pas de nature à plaire aux pervers et à tous les tyrans qui ne manqueront pas de s’opposer par tous les moyens aux fidèles.
Mustapha HMIMOU
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